Filles de la nuit, splendeurs et misères (Orsay soulève le rideau)

Ballet, ou L’Etoile, E. Degas(1876)

                Elle s’élance, l’étoile, légère et vaporeuse. Le buste offert, la tête évanouie, elle se donne à son rêve. Mais n’avez-vous pas vu, dressé derrière le rideau, cet homme en noir, hiératique et sans visage ? Il regarde, il attend, il a la main dans une poche pleine d’argent.

Car en coulisses, c’est une autre scène qui se découvre : l’étoile est une jeune fille pauvre, placée là par sa mère sous l’égide d’un « protecteur », moins amateur de danse que de danseuses. Il est sa chance : celle d’une célébrité ambiguë et d’une fortune rapide.

Son nom? Nana, Manon, Carmen.

Ainsi le musée d’Orsay revêt-il ses apprêts nocturnes, tout en drapés, velours rouge et lumières tamisés, restituant l’ambiance d’une maison close ou d’un hôtel particulier qu’un riche galant aurait offert à sa courtisane, pour nous faire pénétrer dans l’antichambre du Paris du Second Empire et nous exhiber la réalité de destinées féminines tout à la fois solaires et tragiques.


Salles après salles, défilent belles de nuit et filles de joie, sous de multiples facettes et terminologies :

♠ « l’occasionnelle« , blanchisseuse ou ouvrière, arrondit ses fins de mois avec ses rondeurs ;

la « cocotte » est une prostituée de luxe, qui construit sa fortune en croquant celle de ses amants – ainsi le scandale de Rolla, ce jeune homme qui s’est ruiné pour la belle Marie et s’apprête à mettre fin à ses jours -voir le poème éponyme de Musset (1833) et le tableau d’Henri Gervex (1878) :

GervexHenri_Rollala « soumise » est inscrite au registre officiel des prostituées et se soumet à des visites médicales régulières (lorsque « l’insoumise » s’y refuse, malgré la menace des rafles de police) ;

♦ la « pierreuse » arpente le pavé des faubourgs ou des grands boulevards,

la « demi-mondaine » ou « grande horizontale » est une femme de haute condition tombée dans l’amour tarifé …

Ce trajet fantasmatique entre chambres, rues, gynécées et bordels, au sein d’un univers pourtant dominé par les hommes, est aussi un voyage dans l’art européen : de Manet à Degas, de Renoir à Toulouse-Lautrec, de Munch à Picasso. A l’image de ces petites ou « grandes horizontales », quelques tableaux célèbres (comme l’Olympia de Manet) jouxtent d’autres plus secondaires, mais tous montrent une même fascination de ces artistes hommes.

orsay photo de AFP - Bertrand Guay

Deux pièces secrètes, à l’abri d’épais rideaux de velours rouge, dévoilent aux plus curieux -ou voyeurs?- d’entre nous, la confrontation de ce monde de la nuit à la lumière de la modernité : de la photographie et du septième art. Les frontières deviennent floues entre art et pornographie (au sens étymologique : écriture ou peinture de la prostituée).

32. Reutlinger - Otero

Et voilà le spectateur que nous sommes mis en scène (en abyme?) en train de regarder au bout d’une lorgnette des clichés pornographiques! Avant d’être symboliquement rappelé à l’ordre (puni?) par le rapide exposé médical des ravages de la syphilis…

Laissons-nous donc guider par notre curiosité artistique ou érotique, intellectuelle ou socio-politique (mais ne sont-ce pas là une seule et même concupiscence?) sur les traces des lieux, formes et visages du « plus vieux métier du monde ». Au musée d’Orsay, jusqu’au 17 janvier 2016.

splendeurs et misères orsay

http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/au-musee-dorsay/presentation-generale/article/splendeurs-et-miseres-42671.html?no_cache=1&tx_ttnews[backPid]=643

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s